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"On n'avait qu'une ambition à notre époque : fumer du shit, aller à Katmandou et finir en Iran. On ne rêvait pas de faire de carrière."

Son embauche en tant que coiffeur, la découverte de sa vocation… Fabrice Luchini raconte les moments qui ont changé sa vie.
Transcription
00:00J'avais 13 ans, ça ne marchait pas à l'école, j'étais dans le 18ème, rue Ramay, à côté de la Goutte d'Or, entre Château Rouge et la Goutte d'Or.
00:06Mon papa vendait des fruits et légumes, ma mère a tout fait, elle a tout fait.
00:10Et j'étais mauvais, j'étais mauvais à l'école, très mauvais.
00:13Donc il n'y avait même pas le bac comme projet.
00:15Ma mère m'a trouvé, elle a tout fait, j'ai été viré, et elle a ouvert le journal.
00:21Et à cette époque-là, quand on ouvrait le journal, je vous parle de ça en 1966,
00:25donc il y a 66 ans, ou 67 ans, peu importe, il y a, boum, on cherche apprenti coiffeur.
00:31Aucune idée de ce que c'était être coiffeur.
00:33Mais enfin ma mère, elle a eu le génie, elle a vu Avenue Matignon.
00:36Avenue Matignon, c'est dans les quartiers très chics.
00:38Et ma mère, elle venait de l'assistance publique.
00:39Mais au lieu d'haïr les riches, elle avait un petit instinct de dire, il vaut mieux qu'ils soient placés là.
00:48Là, c'était un moment essentiel de ma vie, où je suis passé des pauvres aux riches.
00:52Ça ne veut pas dire que j'étais passé d'être pauvre à être riche, mais voilà.
00:55Et là, on m'a présenté un monsieur qui ressemblait à Georges Brassens,
00:59qui était un grand coiffeur, qui s'appelait Jacques France.
01:01Et ce monsieur m'a dit, vous aimez la coiffure ?
01:03J'avais jamais entendu parler de ma vie du mot coiffure.
01:06Et il me dit, parce que moi, la première chose, si je vous prends, il faudra faire pousser vos cheveux.
01:11Et ça a été un miracle dans ma tête, parce que c'était les premiers temps des Beatles.
01:14Je me disais, pour la première fois, on ne va pas me couper les cheveux.
01:17Et j'ai déliré en disant, je suis un dingue de la mise en pli, vous savez ça.
01:23C'est ma passion, le matin, je me lève, j'ai envie de faire des brushings, j'ai envie de...
01:27Il a dit, mais il est exalté, ce jeune homme.
01:29Ils m'ont donné l'apprenti coiffeur.
01:31Donc, un des plus grands moments de ma vie, ça a été de prendre cet autobus avec ma maman.
01:40Je suis coiffeur, j'ai 16 ans, 17 ans.
01:42Mais je danse au Whisky à gogo avec Paul Passini et Ben Simon.
01:46Ben Simon a été très important dans ma vie.
01:47C'est un bonhomme qui m'emmène à Angoulême et il me dit, il faut que tu animes la boîte.
01:50Donc, je me mets à danser.
01:51J'avais beaucoup observé les Blacks, je danse beaucoup moins bien que James Brown.
01:55Mais toutes les petites femmes, les nanas...
01:58Et là, il y a un mec qui me regarde, il s'appelle Philippe Labreau.
02:01Il me dit, est-ce que tu veux faire de la figuration dans mon film ?
02:03Boum ! Tout peut arriver.
02:05Je quitte la coiffure pour devenir début comédien.
02:09Et après, je suis retourné à la coiffure, parce que ça ne m'a pas plus branché.
02:12Vous en aviez rêvé ?
02:14Jamais de la vie ! Rêver de quoi ?
02:17Le mot comédien, je ne savais même pas ce que ça voulait dire.
02:19J'étais coiffeur.
02:21J'étais coiffeur.
02:22Nous, on n'avait qu'une ambition à notre époque.
02:24Fumer du shit, aller à Katmandou et finir en Iran.
02:27Tu vois ce que je veux dire ?
02:28Je suis seul sur l'autoroute.
02:32Je n'arrête pas de penser.
02:34Vous vous amusez sans doute de ce que je suis à pied.
02:41Ça, c'est Antoine, qui était une adaptation accessible de Bob Dylan.
02:45On était nourri de Katmandou, d'Antoine, de Bob Dylan pour les plus pointus.
02:49Et on rêvait qu'un truc, pas de faire de carrière.
02:55Éric Rohmer.
02:56Éric Rohmer, quand même, point de tout qui c'était.
02:58Parce que moi, mon papa, il ne m'emmenait pas voir des films d'Éric Rohmer.
03:00Ce n'était pas un prof, c'était un immigré italien.
03:04Et Rohmer me convoque et me donne un rôle dans Genoux de clair.
03:08Ça devient très bizarre.
03:09Tout d'un coup, j'ai un deuxième rôle, je ne demande rien.
03:11Rohmer me prend.
03:14On me dit que c'est un des plus grands metteurs en scène de la nouvelle vague.
03:17Et à partir de là, les agents de comédiens disent
03:22à mon avis, tu ne réussiras jamais parce que tu n'es pas sexué.
03:25Tu n'es pas sexy.
03:26Tu as un phrasé bizarre.
03:28On ne sait pas si tu es homo, hétéro.
03:29Alors, fais plutôt du théâtre.
03:31Parce qu'au cinéma, tu n'auras jamais de carrière.
03:33Je dis, ah merde, vous n'êtes pas encourageant, en somme.
03:36Mais non, parce que tu as vu ta gueule.
03:38Et je me suis retrouvé avec Jean-Laurent Cochet.
03:40Ça, c'est un moment essentiel de ma vie.
03:42C'est la découverte.
03:43C'est comme si j'avais découvert Glenn Gould
03:45ou un mec qui aime le reggae Bob Marley
03:47ou un mec qui aime le rhythm and blues James Brown
03:50ou un mec qui aime la musique classique Bach ou Mozart.
03:53Et là, je tombe sur le plus grand professeur
03:55qui incarne le répertoire, qui incarne la difficulté.
03:59Et là, j'ai 24 ans, je filme beaucoup de shit.
04:02Et là, j'arrête le shit, j'arrête tout parce que j'ai découvert.
04:05Je sais qu'il y a un but.
04:06Le but, c'est de devenir un acteur,
04:08c'est-à-dire un comédien,
04:09c'est-à-dire quelqu'un qui va se confronter
04:12à Racine, à Corneille, à Molière, au rap, à tout.
04:16J'ai découvert la vocation,
04:19que tout d'un coup, quelque chose m'intéressait,
04:22que ça demanderait beaucoup de sacrifices.
04:24Eh bien, c'est comme un homme qui rentre dans les ordres.
04:27J'ai eu la révélation.
04:29Je dis, eh bien, voilà, j'ai enfin depuis...
04:31J'ai 24 ans, c'est la première fois
04:33que j'ai envie de faire quelque chose.
04:37Tout ça, c'est passé dans les années 70.
04:40Et pendant 20 ans, j'ai fait des choses,
04:43mais au cinéma, ça ne marchait pas.
04:45Puis un jour, quelqu'un m'a donné un scénario
04:48qui s'appelait La discrète.
04:50C'était en 1990, vous n'étiez pas nés.
04:52Et là, ça a été un film qui, tout d'un coup,
04:56qui était écrit.
04:59Tous ce qui étaient mes défauts pour les uns
05:01sont devenus mes qualités.
05:03Et là, toute ma vie a changé.
05:05Parce que tout d'un coup, j'ai fait des entrées
05:08et j'ai eu un style un petit peu littéraire,
05:12un petit peu...
05:14qui a rencontré le grand public.
05:16Et là, tout change.
05:17Ce que ça a changé, c'est...
05:19C'est comme un livre qui n'a pas été édité.
05:22Donc, tu es très malheureux,
05:24puis tout d'un coup, on t'édite.
05:26Voilà.
05:27Être reconnu par le public,
05:29c'est ne plus être un manuscrit qui souffre.
05:32C'est un manuscrit qui devient un bouquin dans une édition.
05:36Là, je demande à Brut de faire un effort intellectuel.
05:41Roland Barthes disait,
05:42qu'est-ce qu'un manuscrit ?
05:44C'est un paquet de désirs.
05:46Et, évidemment, j'ai envie de répondre,
05:49disait Roland Barthes,
05:50qu'est-ce que je peux faire du désir de l'autre,
05:52sinon d'être paniqué ?
05:54Un acteur qui n'est pas reconnu,
05:56c'est un paquet de désirs qui fait chier tout le monde.
05:58Et tout le monde se dit,
05:59oh là là, le chieur qui a besoin d'être aimé.
06:02Quand tu es un acteur reconnu,
06:04tu as été édité.
06:05Tu n'es plus menaçant.
06:07Parce que cette petite folie que tu as,
06:09a été...
06:13a été identifiée
06:15et est devenue un produit.
06:17Donc, tu n'es plus fou.
06:19C'est Brut.
06:20Et moi, j'étais votre serviteur, Fabrice Louquigny,
06:23pour Brut.
06:24A bientôt.

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