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00:00L'officier général de l'Armée de l'Air et de l'Espace, Jean-Marc Vigilant. Bonjour. Chercheur associé à l'IRIS, président de l'association Euro Défense.
00:07Vous avez dirigé l'école de guerre. Merci d'être avec nous. C'est effectivement un nouvel ordre mondial auquel on assiste ce soir avec ce virage européen.
00:15Bonsoir Raphaël Kahn. Absolument. C'est un changement d'air géopolitique. Je dirais que les changements que nous vivons aujourd'hui sont de la même magnitude
00:23que la chute du mur de Berlin, mais dans un autre sens. En 1990, la Russie devenait un partenaire. Et bien aujourd'hui, clairement, la Russie n'est plus notre partenaire,
00:31mais devient une menace. Et les Européens en ont pris conscience, peut-être grâce au président américain qui, clairement, a affiché ses priorités,
00:40qui ne sont plus sur le continent européen, mais bien en Asie. Et c'est pour cela qu'il fait un pas en arrière, qu'il a clairement affiché ne plus vouloir soutenir l'Ukraine
00:50dans son combat face à Poutine. Mais au-delà de l'alignement peut-être idéologique avec Poutine, il y a surtout la volonté pour lui de récupérer des ressources militaires
00:59pour pouvoir les basculer dans une autre zone du monde qui est une priorité stratégique pour les Etats-Unis. Et maintenant, les Européens se retrouvent, je dirais,
01:06face à leur responsabilité. Et plutôt qu'un risque, je vois ça comme une opportunité pour l'Europe de sortir de l'enfance et devenir un adulte d'un point de vue géopolitique.
01:16L'Europe vous donne le sentiment, l'Union européenne, qu'elle est en train de saisir cette opportunité avec ce plan de 800 milliards d'euros annoncés,
01:23alors 150 milliards de prêts de la Commission et puis 650 milliards d'efforts demandés aux Etats qui ont la possibilité de déroger aux règles en matière budgétaire,
01:33les fameuses règles des 3 %, en excluant 1,5 % de dépenses militaires, 1,5 % du PIB. Cela vous semble à la hauteur de l'enjeu ?
01:41En tout cas, c'est un bon début de pouvoir permettre aux Etats de dépenser plus pour leur défense. Maintenant, l'argent ne fait pas tout.
01:50Oui. D'autant qu'on sait, pardonnez-moi, que des pays déjà très endettés comme la France et l'Italie, pour eux, cela va être difficile de consacrer davantage de ressources budgétaires aux dépenses.
01:58Alors il y a deux écueils qu'il faut éviter. Le premier, c'est de penser qu'on rase gratis demain. En fait, il va falloir que les pays dépensent de l'argent
02:06et donc qu'ils renforcent leur économie pour s'enrichir et donc pouvoir accorder davantage de ressources à leur défense. Et la deuxième chose, au niveau européen,
02:15cet argent que l'on appelle le neveu depuis longtemps, il va falloir qu'on le dépense beaucoup mieux. Typiquement, lorsque les Allemands ont annoncé 100 milliards d'euros supplémentaires
02:25sur la première mandature d'Olaf Scholz, cela a été pour acheter du matériel américain. Et on voit bien aujourd'hui dans quel piège ils sont tombés.
02:32Donc ils sont dans une dépendance totale vis-à-vis d'un acteur extérieur qui n'est plus un allié.
02:37Il faut arrêter d'acheter des F-35 américains ?
02:39Je dirais qu'il faut surtout se mettre à acheter européen.
02:42Pour acheter européen, il faut produire européen. Est-ce qu'on a les moyens déjà aujourd'hui de produire ? Est-ce que ce n'est pas un effort finalement au long cours
02:48qui prendra peut-être 5, 10 ans avant de donner ses fruits ? Et donc entre-temps, il faudra continuer à acheter peut-être américain.
02:54Alors non. Je veux dire, on a les moyens parce qu'on a les talents. On a toutes les compétences et les capacités industrielles sur le continent européen.
03:02Simplement...
03:03Sur les obus, sur les chars d'assaut ?
03:04Mais on sait tout faire. On sait tout faire. Il faut simplement qu'on se mette en mouvement et que l'on investisse dans notre propre industrie.
03:12Maintenant, l'illusion, le fait d'acheter américain, et c'était souvent un argument retenu par nos alliés en disant, on a besoin d'armement tout de suite
03:19donc on achète ce qui est disponible sur l'étagère. C'était vrai il y a deux ans, ce n'est plus vrai aujourd'hui. Pourquoi ?
03:24Parce que les américains aussi ont des stocks qui arrivent à leur point bas et ne pourront pas fournir les européens indéfiniment, même si nous sommes prêts à les payer.
03:34Donc, devant cet état de fait, il est plus intelligent d'investir dans notre propre capacité à produire en Europe pour, d'une certaine façon, soutenir notre autonomie stratégique.
03:45C'est une opportunité pour la France, au plan politique, qui voit son leadership renforcé d'une certaine manière, puisque la France appelle de ses voeux cette défense européenne.
03:53C'était déjà le cas d'Emmanuel Macron dès 2017, au plan économique aussi, car on sait que l'industrie française de défense est une industrie complète en matière militaire.
04:03Oui, alors c'est effectivement une opportunité pour la France, mais il faut que la France soit prudente. Pourquoi ?
04:07Parce que nous avons une base industrielle et technologique de défense complète.
04:12Ça veut dire que nous construisons des porte-avions, des sous-marins, des avions de chasse, des chars de combat.
04:16Et lorsque les Français promeuvent une industrie de défense européenne, nos alliés européens entendent acheter français.
04:24Et il faut qu'on aille au-delà de ça. Il faut qu'on les convainque de travailler ensemble pour co-construire des projets européens.
04:31À l'image de l'ADS, par exemple.
04:33Le meilleur exemple, c'est Airbus, exactement. C'est Airbus ou c'est MBDA, qui sont des champions au niveau mondial.
04:38Donc il faut qu'on diminue cette compétition interne en Europe et que l'on crée des champions par consolidation des différences industrielles,
04:45afin d'être au meilleur niveau mondial dans cette compétition.
04:48Ne pas donner le sentiment que la France, au plan stratégique, agit par souveraineté économique.
04:53Souverainisme économique.
04:56Oui, c'est-à-dire qu'il faut qu'on accepte que nos alliés européens ont un chemin un peu plus long que le nôtre à faire.
05:03Je dirais que le choc qu'ils subissent aujourd'hui, cet état de sidération, on l'a vécu dans les années 50, lors de la crise de Suez.
05:09D'où la décision du général de Gaulle de s'autonomiser, de développer une base industrielle nationale pour que nous soyons souverains.
05:16Ça, c'est du moyen terme, on l'a compris. À très court terme, il faut aider l'Ukraine.
05:20L'Allemagne se dit prête à compenser la baisse de l'aide américaine. En sommes-nous capables, en réalité ?
05:25D'un point de vue financier, oui. Maintenant, pour ce qui est de la fourniture des matériels, on pourra compenser une partie des matériels qui sont aujourd'hui fournis par les Etats-Unis.
05:34Sachant que l'aide militaire européenne, finalement, en budget, est de l'ordre de 130 milliards d'euros.
05:40Quant aux Américains, en dépit de ce que dit Trump, leur aide n'est que de 114 milliards d'euros.
05:45Donc, nous pourrons financièrement rattraper un petit peu.
05:48Maintenant, il y a certaines capacités du haut du spectre, dans les capacités militaires qui sont fournies par les Américains, que nous ne pourrons pas compenser immédiatement.
05:55Donc, il est vrai qu'il faudra que les Américains assurent cette transition en continuant de soutenir les Européens et les Ukrainiens dans une phase,
06:05jusqu'à ce que les Européens puissent monter en puissance pour assurer de façon beaucoup plus autonome le soutien des Ukrainiens.
06:11Parmi les propos qui ont fait réagir hier d'Emmanuel Macron, il y a cette possibilité d'étendre la dissuasion nucléaire française aux partenaires européens.
06:19La Russie a réagi par la voix de Sergei Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, qui dit y voir une menace.
06:25Le sentiment que la France veut aussi que la guerre continue.
06:28Ça, c'est ce que pense Dmitri Peskov de son côté.
06:31Une attitude, je le dis, très conflictuelle envers la Russie.
06:34Emmanuel Macron a-t-il eu raison, d'après vous, de présenter la menace russe ?
06:37En ces termes, comme je le cite, une forme d'agressivité qui ne semble pas connaître de frontières.
06:42Et évoquer le nucléaire, ce que l'on reprochait jusqu'à présent à Vladimir Poutine et son vice-président, Dmitri Medvedev, de faire à tort et à travers.
06:49Alors, le président a absolument eu raison de faire ce qu'il a fait.
06:52La réaction de la Russie prouve que c'était la bonne chose à faire, parce que finalement, la Russie ne respecte et ne comprend que la force.
07:01Si on lui tend la main pour discuter, c'est vu comme une preuve de faiblesse.
07:04Donc, s'il réagisse de cette façon, ça veut dire qu'on a pris la bonne décision.
07:08Ouvrir les discussions avec nos alliés européens pour donner une dimension européenne à la dissuasion nucléaire.
07:13Maintenant, cette discussion est absolument nécessaire pour augmenter la conscience et la culture stratégique de nos alliés,
07:25pour en fait trouver des solutions afin d'étendre cette dissuasion nucléaire au continent
07:32et compenser dans une certaine mesure la perte de cette garantie de sécurité américaine
07:37qui jusqu'à maintenant était le fondement de la défense collective en Europe.
07:42Merci Jean-Marc Vigilant d'avoir été avec nous alors que se déroule ce sommet actuellement à Bruxelles
07:48où il a déjà en tout cas été formulé cet accord autour des 800 milliards d'euros proposés par la Commission européenne
07:55pour permettre d'augmenter les dépenses budgétaires en matière de défense ici en Europe.