• il y a 2 ans
Aujourd'hui, Juliette continue de nous parler de La grande peur dans la montagne, de Charles Ferdinand Ramuz.

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😹
Amusant
Transcription
00:00 Et maintenant, Juliette Arnault, vous mettez à l'honneur l'un des plus grands auteurs
00:03 suisses, un classique Helvète, le Victor Hugo des Alpages, le Balzac l'Acustre, il s'appelle
00:15 Charles Ferdinand Ramus.
00:20 Mercredi dernier, vous aviez entamé la lecture de son roman intitulé « La grande peur dans
00:26 la montagne ». Vous nous aviez laissé dans un pâturage
00:29 dont beaucoup ne sont jamais revenus, mais un village va devoir s'y risquer, avec quelques
00:33 hommes et là vous nous aviez laissé sur… est-ce qu'on va plutôt plonger vers les
00:38 sept mercenaires ou Blair Witch Project ?
00:40 C'est ça, je vous avais laissé avec cette bande recrutée pour mener tout l'été
00:44 les vaches dans ce pâturage interdit depuis 20 ans au Mont Sassner.
00:47 Alors qu'elle est-elle ? Eh bien s'ils sont sept, ce ne sont pas les sept mercenaires
00:51 pour autant, ce sont des gens comme vous et moi, en gros.
00:54 En tout cas, ce n'est pas des types dont le métier est le maniement du danger et de
00:56 la violence et de la sorte c'est mieux parce qu'on s'identifie plus facilement à eux
01:01 et la peur qui va les prendre nous contamine plus aisément aussi.
01:05 Il y a un oncle et son neveu, il y a un ado, il y a Barthélémy qui est le vieux survivant
01:10 d'il y a 20 ans, celui qui était revenu du pâturage, un des seuls.
01:13 Il y a deux jeunes hommes, Romain et puis il y a Joseph.
01:16 Alors Joseph c'est l'amoureux de Victorine, il n'a pas envie d'y aller au pâturage
01:20 mais voilà il a besoin d'argent pour épouser son amoureuse Victorine pour, oh comme c'est
01:24 tendre, acheter leur futur lit de jeunes mariés.
01:27 Bon, c'est mon préféré très clairement Joseph.
01:30 Ce qui nous fait 6.
01:32 Et le septième, et ben ce n'est pas le gentil Saint-Play comme dans Les Sept Nains,
01:36 c'est un type nommé Clou.
01:37 Et la peur, en fait, dans le roman, elle commence vraiment avec Clou et son physique de traviole
01:42 et son comportement à l'avenant.
01:44 Lui, Clou, il est totalement ok pour monter, il s'en fout de l'argent de la paye parce
01:48 qu'il sait qu'aux alentours du pâturage, il y aura des crevasses, il y aura des grottes
01:52 et potentiellement caché au fond, il y aura de l'or.
01:55 C'est un chercheur d'or.
01:56 Or les légendes dans les Alpes disent que l'or en général est gardé par des esprits
02:01 malfaisants, par des diablotins.
02:02 Bref, si on touche à l'or, on touche aux esprits malfaisants.
02:05 Les légendes là-bas, on y croit, notamment le vieux Barthélémy qui lui se croit hors
02:08 de danger parce qu'il a sur lui, depuis 20 ans, un petit papier béni pour le protéger.
02:13 Parce que Barthélémy, il croit au diable.
02:14 D'ailleurs, il ne dit pas le diable Barthélémy, il dit l'autre avec un grand A.
02:18 Il dit le méchant avec un grand M pour ne pas énoncer le mot le diable.
02:22 Alors oui, ce roman, c'est moins Les 7 mercenaires que Blair Witch Project qui est un film de
02:26 grande peur et de found footage.
02:28 Je ne sais pas si vous vous souvenez, c'est-à-dire un film…
02:31 Found footage, ça veut dire enregistrement trouvé, image retrouvée avec lesquelles,
02:35 soi-disant, on a reconstitué un film.
02:37 Et bien, Rameau semble avoir inventé le concept mais en littérature.
02:40 C'est-à-dire qu'il reconstitue l'histoire, cette histoire de ce groupe là où dans le
02:44 pâturage mais il alterne constamment les points de vue et parfois même jusque dans la même
02:48 phrase.
02:49 Alors il y a ce qu'on dit, il l'avale, il nous le retranscrit et puis il semble être
02:52 avec le groupe puisqu'il dit "nous" et puis tout à coup il dit "eux", "ils"
02:55 et puis "vous" comme s'il parlait à ses propres frères.
02:58 Et puis arrive une chose terrible dans le roman, je ne vais pas vous dévoiler quoi.
03:01 Et là, il ne sait plus, enfin il semble ne plus savoir.
03:04 Il laisse un mystère, un silence si épais que ça t'étreint jusqu'à l'intérieur
03:08 de tes os.
03:09 Et cette forme n'est pas seulement au service de la peur.
03:11 Rameau avait une ambition.
03:12 Il disait, il avait écrit à son éditeur français "j'ai essayé d'écrire une
03:16 langue parlée".
03:17 C'est-à-dire qu'il voulait marier le bon français, celui qu'on apprend au Suisse
03:23 et qu'on appelle comme ça le bon français, et sa langue à lui du Pays de Vaud, qui est
03:27 soi-disant pleine de fautes mais qui est la langue des paysans, la langue des pauvres,
03:30 la langue des gens peu sur deux, ramudit, la langue des gens que l'école n'aime
03:34 pas.
03:35 Un exemple de cette langue qui rappelle quelque chose de ce qu'on trouve d'ailleurs aussi
03:38 chez Giono, je vous le cite, c'était dans le temps que la montagne était devenue toute
03:43 grise comme quand la cendre se met sur la braise.
03:46 Il y a une formulation familière d'abord, c'était le temps que, c'est pas exactement
03:50 une langue, c'est pas Châteaubriand quoi en gros.
03:53 Et puis dans la même phrase, il y a une image poétique puissante pour décrire la couleur
03:56 de la montagne, parce que la montagne ne cesse de changer de couleur.
03:59 Ça a l'air d'être la couleur grise, mais c'est un gris qui trompe, parce qu'il y
04:02 a le rouge de la braise qui est là pas loin.
04:03 On voit pas le rouge brûlant mais on le devine.
04:06 Comme l'autre, avec un grand A, comme le méchant, celui qu'on ne nomme pas.
04:10 Ce qui n'est pas nommé non plus, c'est la maladie qui va commencer à toucher les
04:12 bêtes une à une, une fois qu'elles sont arrivées au pâturage.
04:16 La maladie, et d'ailleurs on nomme pas la maladie, c'est LA maladie.
04:20 Et déjà en 1925, quand les bêtes sont touchées, il ne faut pas longtemps avant que les hommes
04:24 soient contaminés, oh pas par la maladie certes, mais je ne vous dirai pas par quoi
04:27 non plus, ça serait trop dommage.
04:28 Mais comme je suis bonne fille, je vous livre la dernière phrase du roman, c'est que
04:32 la montagne a ses idées, à elle, c'est que la montagne a ses volontés.
04:36 Merci, bisous, merci.
04:37 Saskia de Ville : Merci Juliette Arnault, ça donne très envie.
04:40 C'est un grand classique suisse, Charles Ferdinand Ramus, et la grande peur dans la montagne.
04:45 C'est en livre de poche, ça ne coûte que dalle.

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