Douze ans après son précédent roman au succès retentissant "Americanah", l'écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie revient avec un nouveau roman, "L’Inventaire des rêves". Elle était l'invitée de France Inter mardi 25 mars.
Retrouvez « L'invité de 8h20 » sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien
Retrouvez « L'invité de 8h20 » sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien
Catégorie
🗞
NewsTranscription
00:00Et avec Léa Salamé, nous recevons ce matin une grande écrivaine, nigériane, elle publie
00:05l'inventaire des rêves chez Gallimard, ce sera en librairie jeudi.
00:09Vos questions et réactions, amis auditeurs au 01 45 24 7000 et sur l'application de
00:17Radio France, Chimamanda Ngozi Adichie, bonjour !
00:21Bonjour, merci de m'accueillir.
00:25Et soyez la bienvenue sur France Inter, nous sommes heureux et honorés de vous recevoir,
00:32votre inventaire des rêves, c'est avant tout une magnifique histoire d'amitié entre
00:37une bande de filles, quatre femmes flamboyantes, quatre héroïnes au parcours et au destin
00:43différent.
00:44On va y venir.
00:45Mais d'abord, rappelons que vous êtes un phénomène littéraire mondial depuis Americana,
00:51qui est paru il y a 12 ans, traduit en 55 langues et vendu à des centaines de milliers
00:57d'exemplaires.
00:58Vous êtes également devenu une icône féministe, votre conférence TED de 2012 « Nous devrions
01:05tous être des féministes » avait marqué les esprits jusqu'à la chanteuse Beyoncé
01:11qui en avait repris des extraits dans une de ses chansons.
01:14Mais depuis Americana, depuis 13 ans, depuis 12 ans, pardon, vous n'avez pas écrit de
01:21roman.
01:22Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui s'est cassé peut-être ? Qui explique
01:26cette panne d'inspiration, ce « writer's block » qu'on appelle en français le syndrome
01:32de la page blanche ?
01:34Malheureusement, en effet, c'est le fameux syndrome de la page blanche.
01:43Je voulais écrire, mais je ne pouvais pas.
01:49C'est après 10 ans, tout simplement, parce que je ne pouvais pas écrire.
01:55Écrire un roman ou écrire de la fiction, c'est vraiment l'amour de ma vie, c'est
02:02ce qui fait ce que je suis, de sorte que j'ai eu le sentiment d'être séparé de
02:07moi-même.
02:08Au moment où je ne pouvais plus écrire, c'était terrifiant.
02:09C'est le succès d'Americana qui vous a bloquée, d'une certaine manière ?
02:13Non, ce n'est pas ça, du tout.
02:20Je suis très contente de rencontrer le succès, mais vous savez, je ne m'assois pas derrière
02:25ma table en me disant « ah là là, j'ai du succès ». Je m'assois derrière ma table
02:28et je me dis « je veux écrire une phrase pour un livre ». Donc je ne sais pas.
02:33Je ne sais pas pourquoi.
02:34Vous dédiez ce livre à votre mère, décédée en mars 2021, quelques mois après votre
02:40père, et vous dites que c'est la perte de votre mère qui a débloqué en partie votre
02:46écriture.
02:47C'est elle qui vous a redonné la créativité.
02:49C'est-à-dire, c'est l'expérience du deuil qui vous a ramené à la fiction ?
02:53Ce que je pense, en fait, c'est que ma mère a ouvert la porte pour moi.
03:05Mon père est décédé, ma mère l'a suivi.
03:08Quelques mois plus tard, le jour de l'anniversaire de mon père, c'est quand même pour le moins
03:12étrange.
03:13On n'y croirait pas si on lisait dans un livre, et pourtant c'est ce qui s'est passé.
03:17Ce n'était pas tellement conscient, c'est-à-dire que je ne me suis pas dit « ma mère est
03:25morte et je suis dévastée ». C'est simplement que j'avais ce chagrin.
03:30Et tout à coup, je me suis dit, suite à ce chagrin, pour une raison que j'ignore,
03:36mes personnages étaient de retour, mon écriture était là, de retour.
03:41Alors peut-être était-ce la protection de ma mère qui était là, qui m'a aidée.
03:45Elle a ouvert la porte, comme vous dites.
03:47Alors ce roman, il est construit autour de quatre femmes d'origine africaine dont la
03:54vie a été partagée entre l'Afrique et les Etats-Unis.
03:57Shyamaka, la narratrice, famille très aisée, elle vit de rêves d'écriture alors que sa
04:03famille espère l'avoir mariée.
04:04Il y a sa meilleure amie avocate, sa cousine, femme d'affaires, fort caractère, elle reprend
04:11des études aux Etats-Unis.
04:13Et il y a enfin Kadiatou, domestique d'origine guinéenne, librement inspiré de Nafisatou
04:20Diallo.
04:21C'est un roman, c'est ce qu'on se disait avec Léa, d'une amplitude prodigieuse où
04:28l'on retrouve votre sens de l'observation, votre don pour faire exister des personnages.
04:33On a d'ailleurs l'impression que pour vous, la joie de l'écriture, c'est avant tout
04:38la joie de créer un personnage, de le faire exister, de le voir prendre sa vie propre.
04:45C'est le cas ?
04:46Oui, c'est ça, je pense que c'est une lecture très précise de mon intention.
04:55Pour moi, l'écriture, c'est un processus quasiment magique.
05:02Lorsque j'écris un roman, je me sens comme entre deux mondes.
05:08Je suis dans un temps suspendu, je suis avec ces personnages.
05:11Parfois, je ne vois pas le temps passer, j'ai peur de prendre une douche, je me dis
05:15« mais si je vais prendre ma douche, je vais perdre le fil de cette inspiration ».
05:18Je n'ose même pas bouger parce que je suis tellement immergée dans cet univers, dans
05:24ce monde de mes personnages.
05:25Ces quatre femmes, ces quatre portraits de femmes fortes, de femmes libres et flamboyantes,
05:32vous dites à la fin du livre que des sentiments de sororité ont vu le jour dans le processus
05:38de l'écriture.
05:39Ce terme de sororité, qu'est-ce qu'il incarne pour vous ? Qu'est-ce qu'il symbolise ?
05:44Je suis très intéressée par l'amitié entre les femmes, la manière dont les femmes
05:53se soutiennent.
05:55Les femmes, elles essaient de se comprendre, de vraiment se comprendre de l'intérieur.
06:01Et ça, c'est caractéristique, je pense, de l'amitié entre femmes.
06:05Et c'est quelque chose qui m'intéresse, que j'ai envie d'explorer.
06:07Non pas tant…
06:10C'est-à-dire que je sens qu'il y a un lien entre tous mes personnages, y compris
06:18les hommes.
06:19Je les aime tous, ces personnages.
06:21Ils sont toutes une partie de moi, Madame Bovary, c'est moi, moi un peu, mais certains
06:28sont plus moi que d'autres, je dirais.
06:30Donc, toutes ces femmes, elles sont moi.
06:34« Are really moi ». « Madame Bovary, c'est moi », c'est la seule phrase en français
06:38que vous pouvez prononcer, parce que je vous ai posé la question, il n'y a pas un autre
06:42mot que vous connaissez en français, on est d'accord.
06:44Je parle un petit peu, parce que in school, I was the best French student à l'école.
06:56J'étais la meilleure en cours de français, alors entre-temps, j'ai tout oublié.
07:00On va parler de votre regard sur la France dans un instant, mais restons encore sur le
07:03roman.
07:04Le roman qui s'ouvre sur cette phrase absolument splendide, dite par le personnage de Shyamaka,
07:13je cite « J'ai toujours rêvé d'être connue telle que je suis vraiment par un autre
07:21être humain ». Vous partagez ce rêve qui paraît aussi puissant qu'inaccessible ?
07:28Oui, j'ai cette chance d'avoir été aimée, mais pour autant, je me demande dans quelle
07:45mesure j'ai vraiment été connue, et je pense que c'est difficile, c'est une
07:51gageure que de croire et d'essayer de comprendre les autres, mais c'est vraiment intéressant
07:57je crois, cette tentative de comprendre autrui comme on cherche à se comprendre soi d'ailleurs
08:03tout autant.
08:04C'est très intéressant et effectivement, il y a cette attente, cette volonté d'être
08:10compris.
08:11Ça renvoie à cette solitude que nous connaissons tous et toutes.
08:15Quand bien même notre vie est heureuse, pour autant, parfois, on continue de se dire « mais
08:22est-ce qu'on m'a connue vraiment ? Est-ce que cet amour que je reçois est vraiment
08:27complet ? ».
08:28Et on se demande aussi, et c'est une question que se pose votre narratrice, puisque il faut
08:33savoir que le roman commence pendant la période du confinement, où elle se livre, où il
08:38y a quelque chose qui se passe effectivement, où la parole est plus facile.
08:42Cette étrange période qui est l'occasion pour Shyamaka de se demander ce qu'elle
08:46a fait de sa vie, ce qu'elle a fait de ses rêves, et de réfléchir sur ses amours passés.
08:51Elle se pose cette question magnifique « Où ont donc filé les années et ai-je tiré
08:55le meilleur parti de ma vie ? ». Cette question du temps perdu vous habite particulièrement,
09:01autant qu'elle habite vos personnages ?
09:03Je pense que mes personnages sont toujours beaucoup plus intéressants que moi.
09:12J'y pense à ces choses-là, bien sûr, mais en même temps, je pense que dans la fiction,
09:22on a une plus forte intensité, c'est ce que j'aime d'ailleurs, mais je pense que
09:27le confinement, le Covid, ça a été vraiment une période tout à fait particulière.
09:32C'est des moments où on a tous commencé à regarder un petit peu dans le rétroviseur.
09:35On a réfléchi à notre vie, on a fait le bilan en se disant « Qu'ai-je fait ? Où
09:40est-ce que j'ai envie d'aller ? ». Et c'est pour ça que j'ai essayé de transmettre
09:43cette idée de ce Covid qui est présent, où tout à coup, on fait le bilan, tout s'arrête
09:50et on commence à réfléchir à la texture émotionnelle qui fait notre vie.
09:54Sur l'amour précisément, pour Shyamaka comme sa meilleure amie, ça n'est pas glorieux
10:00leur rêve de couple, de famille, on volait en éclats avec le passage des années.
10:05Les hommes en prennent pour leur grade, dans votre livre, ce qui ressort de la plupart
10:12de ces amours ratés, c'est la difficulté des femmes à pouvoir compter précisément
10:17sur les hommes.
10:18Les rêves des femmes, l'un des autres objets de votre livre, se heurtent toujours à cette
10:25altérité masculine.
10:26Je ne sais pas si les hommes en prennent vraiment pour leur grade, je dirais simplement qu'ils
10:38se sont montrés pour ce qu'ils sont et franchement, je dirais que quand même, après tous mes
10:45personnages, ils ne sont pas si mal que ça, ils s'en sortent bien, ils sont lâches,
10:48ils sont bêtes certains, vous avez l'impression de pleutre.
10:52Oui, mais enfin, je voulais quand même écrire très honnêtement sur ce que vivent les femmes
11:00et puis après tout, la littérature est subjective par instant, c'est un point de vue, rien
11:05d'autre.
11:06Donc moi, je voulais présenter ici le point de vue des femmes, mais quand même, je les
11:12aime beaucoup mes personnages hommes et puis il y en a certains qui sont plutôt sympas
11:16voire adorables.
11:17C'est peut-être que ça vous a échappé peut-être ?
11:20Je ne sais pas, ça nous a un peu échappé.
11:22Vous disiez à Télérama récemment « il m'a triste que les aspirations de nombre
11:27de femmes continuent aujourd'hui à être façonnées par les attentes des hommes ». Pour
11:31de nombreuses jeunes femmes hétérosexuelles aujourd'hui, dans le cadre des rapports amoureux,
11:35c'est encore et toujours à l'homme de décider où va la relation.
11:40Vraiment, vous avez cette image du couple aujourd'hui, de la relation homme-femme,
11:44ça reste l'homme qui donne le « là », vous trouvez vraiment ?
11:46Je pense que c'est le cas dans de nombreuses cultures, ça reste encore beaucoup comme
11:57ça.
11:58Dans la relation hétérosexuelle, on a l'homme qui a une certaine forme de pouvoir.
12:03Je sais qu'il y a beaucoup de femmes qui sont indépendantes, qui veulent, si vous
12:08voulez, aboutir à un mariage, c'est ce qu'elles espèrent, mais elles attendent
12:13qu'on le leur propose.
12:14Et à bien des égards, il y a quand même un sens de l'égalité dans les relations,
12:23mais quant à la manière ensuite dont les choses se déroulent, effectivement, concrètement
12:28dans la relation, de facto, c'est souvent l'homme qui décide.
12:31Et souvent, il y a des femmes qui disent « je ne sais pas ce qu'on fait, je ne sais pas
12:34ce qu'il va se passer parce qu'il n'a rien dit ». Et moi, je trouve que c'est
12:37assez fascinant, parce que ça en dit long, si vous voulez, sur le fait qu'après tout,
12:44le pouvoir, on n'a peu la main, ou de manière assez limitée en tant que femme dans la relation.
12:48Je suis sûre que ce n'est pas le cas de votre relation à vous, personnellement,
12:51Chimamanda.
12:52Je suis heureuse d'annoncer qu'effectivement, non, ce n'est pas le cas.
13:01C'est vous qui décidez.
13:02Non, non, c'est pas moi qui décide, on décide tous les deux.
13:08Mais c'est aussi parce que, si vous voulez, l'énergie que l'on met dans une relation,
13:15elle est importante.
13:16Or, pendant très longtemps, la manière dont les femmes ont été formées, c'était pour
13:21être dans l'expectative ou être dans l'attente.
13:25Or, ce n'est pas ce que je fais, moi.
13:27On va passer au Standard Inter, où nous attend Ali Mata.
13:31Bonjour et bienvenue.
13:32Bonjour.
13:33On vous écoute.
13:34J'aimerais tout d'abord témoigner mon admiration pour le travail de Chimamanda Ngozi Adichie.
13:42J'ai beaucoup aimé toutes ses œuvres et j'aimerais lui poser la question suivante.
13:47Est-ce que son dernier livre est toujours emprunt de féminisme ? Se revendique-t-elle
13:53comme étant une afroféministe dans ce monde où on a encore cruellement besoin ? Merci.
13:59Et à vous encore.
14:00Merci à vous.
14:01Merci infiniment à vous pour cette intervention.
14:04Chimamanda vous répond.
14:06Je ne sais pas ce que c'est que l'afroféminisme, mais en tout cas, ce dernier ouvrage, son
14:17sujet, ce n'est pas le féminisme, en fait.
14:19C'est un roman.
14:20Je suis féministe, mais je ne me vois pas comme écrivaine féministe.
14:25Je suis une femme qui est féministe et par ailleurs écrivaine.
14:29Je n'aime pas en fait que des idées politiques soient associées à mon écriture.
14:34La littérature, la fiction, c'est un autre sujet, je crois.
14:40L'idéologie, elle renvoie à des idées, alors que l'écriture, elle renvoie au cœur
14:45des humains.
14:46Donc, je n'ai pas envie, bien sûr, que l'idéologie ou ce que je pense soit lié,
14:52mais pour autant, je suis… Vous savez, je pense que l'écriture ne doit pas toujours
14:59être dans le droit fil absolu de ce que l'on pense par ailleurs.
15:03Et clairement, vous assumez votre féminisme, mais vous refusez d'être récupérée ou
15:09rattrapée ou enfermée dans une forme d'idéologie.
15:11Et c'est aussi ça qu'on voit quand vous parlez des violences faites aux femmes, parce
15:15qu'il en est question dans ce livre-là.
15:16Il y a la question de l'excision et il y a la question de ce personnage.
15:20Une des quatre femmes, c'est Kadiatou, qui est une femme de ménage, qui est librement
15:26inspirée du personnage de Nafisatou Diallo.
15:28Cette employée comme femme de chambre au Sofitel de New York, qui porte à plainte
15:32contre Dominique Strauss-Kahn pour agressions sexuelles et tentatives de viol il y a quinze
15:36ans.
15:37Vous dites clairement que c'est cette affaire-là qui vous a inspirée, mais que pour écrire
15:41ce personnage de Kadiatou, vous avez voulu à tout prix éviter l'idéologie, je vous
15:46cite, qui empêche de voir les choses sous des angles différents, l'idéologie qui
15:50se dérobe à la possibilité trop humaine de la contradiction et qui aboutit à des
15:53réponses avant même que les questions ne soient posées.
15:57Quelle est cette idéologie dont vous vous méfiez en écrivant l'histoire de cette
16:01femme, de cette Kadiatou, inspirée de Nafisatou Diallo ?
16:11J'ai été très touchée par cette histoire lorsque j'en ai entendu parler.
16:16J'ai ressenti de l'affection, une forme d'envie de protection pour cette femme qui
16:20venait d'Afrique occidentale comme moi, avec de grandes différences de ma situation,
16:24mais elle s'est trouvée démunie.
16:26Elle était dans un pays qui ne comprenait pas d'où elle arrivait.
16:30Et quand j'ai vu qu'on a abandonné toute poursuite en disant qu'elle avait menti
16:37sur sa demande d'asile, c'est une façon de dire à la femme qu'en fait, si tu es
16:46victime d'une attaque sexuelle par un homme, il faut que tu sois parfaite par
16:51ailleurs, surtout.
16:53J'ai trouvé ça injuste et immoral.
16:55Elle était dans mon cœur pendant des années.
16:57C'est pour ça qu'elle a inspiré ce personnage.
17:00Mais en même temps, je voulais créer un personnage qui soit humain, qui n'est pas
17:07non plus l'incarnation de la perfection, parce qu'à vrai dire, ce n'est pas ce qui
17:12se passe dans la vraie vie.
17:13Or, actuellement, je trouve que très souvent, on a vraiment une lorniette idéologique
17:19extrêmement restreinte pour regarder les choses.
17:22Et parfois, on va utiliser les clés de l'idéologie pour expliquer les choses.
17:27Or, ce n'est pas forcément ce qu'il faut faire.
17:29Moi, je veux davantage de liberté, une espèce de regard un peu plus vaste, des
17:34critères plus vastes quand on essaie de comprendre et d'expliquer les choses aux
17:38quelles on est confrontés.
17:39C'est difficile d'échapper à l'idéologie aujourd'hui alors des réseaux sociaux,
17:43Shimamanda ?
17:49Oui, c'est difficile.
17:50Et par ailleurs, l'idéologie, c'est quelque chose de bénéfique et de très utile.
17:54C'est un regard porté sur le monde qui est intéressant.
17:57Mais en même temps, c'est vrai qu'on a le sentiment que la curiosité est en train de
18:03se perdre ou de mourir.
18:06Ce qui veut dire forcément qu'on est limité dans la capacité à apprendre des choses.
18:12Moi, j'ai envie d'apprendre, j'ai envie de me confronter à d'autres idées, j'ai envie
18:15de comprendre comment les autres voient le monde.
18:17Et donc, éviter l'idéologie ou le regard idéologique, c'est ça.
18:23C'est pourquoi, c'est parce que je ne veux pas me couper du reste.
18:27Je veux rester ouverte.
18:27On voudrait vous entendre ce matin aussi sur la situation aux Etats-Unis.
18:32Vous partagez votre vie entre Baltimore et Lagos, au Nigeria.
18:37Dans votre roman Americana, en 2013, vous expliquez comment votre personnage
18:43principal se prenait de passion pour Obama dans la campagne de 2008.
18:47Aujourd'hui, les temps ont bien changé.
18:50La Obamania paraît très, très loin.
18:53Le pays vous désole en 2025 ou vous gardez encore espoir ?
19:03Ni l'un ni l'autre.
19:06Je suis à la fois choquée d'être dans un état de choc suspendu.
19:11Je suis à la fois choquée dans un espèce d'état entre deux.
19:17Vous savez, il y avait une dictature militaire lorsque j'ai grandi dans mon
19:21pays et on s'était dit, mais ça, c'est quelque chose qui ne pourrait
19:24jamais se produire aux Etats-Unis.
19:27Et pourtant, j'ai le sentiment que ces trois derniers mois,
19:30ce qui est en train de se passer aux Etats-Unis m'a démontré
19:34qu'en fait, tout peut arriver aux Etats-Unis, y compris ça.
19:38Et ce qui me frappe aussi, c'est le langage qui est utilisé.
19:45C'est le patriotisme, c'est-à-dire ce matriotisme,
19:48il a été complètement repris par cette équipe,
19:54rendre l'América plus grande, etc.
19:56America first, avant le reste, etc.
19:58Mais le patriotisme, ce n'est pas ça.
20:01C'est de l'amour, en fait.
20:03Ce n'est pas du nationalisme, c'est autre chose.
20:07Or, pour ceux d'entre nous qui ont connu l'amour et qui ont vécu
20:11l'amour, vous savez que lorsque l'on aime quelque chose, on en prend soin.
20:15Et ce que l'on voit aux Etats-Unis, actuellement, c'est cette espèce
20:19de système où c'est l'ego, en fait, qui parle.
20:26Un système complètement abandonné où on voit qu'il y a beaucoup de
20:31gens, beaucoup d'institutions qui, en fait, se conforment
20:36à cette espèce de mégalomanie.
20:38Et moi, qui ai grandi au Nigeria, pour moi, oui, c'est à la fois
20:42une déception et quelque chose qui me brise le cœur, c'est vrai.
20:45Trop d'ego, donc, dites-vous à Washington.
20:49Pas assez de vrai patriotisme, parce que le patriotisme, ça peut être
20:52une vertu positive. C'est bien ça qu'on comprend à vos yeux.
20:55Vous dites d'ailleurs, vous disiez aux Guardian, si je ne veux pas parler
20:59de Trump, c'est en grande partie parce qu'il prend trop de place.
21:02C'est ça, être mégalomane, prendre toute la place.
21:05Parfois, la meilleure forme de résistance consiste à ignorer quelqu'un.
21:12Faudrait ignorer?
21:17Dans toute la mesure du possible, mais évidemment, lorsque vous avez
21:21quelqu'un qui est à la tête du pays le plus puissant du monde,
21:24on ne peut pas tout ignorer, évidemment.
21:27Mais ce qui a créé en partie Trump, au départ, c'est ce besoin
21:33de divertissement.
21:37Les gens voulaient en fait ce divertissement
21:42qu'il leur avait fait vivre précédemment la télévision.
21:44Et c'est un peu dangereux.
21:46On est en train d'alimenter le démon, en quelque sorte.
21:48C'est-à-dire que si vous l'alimentez, vous continuez à le nourrir,
21:51et il va continuer à faire des choses épouvantables.
21:56Bon, on ne peut pas, je pense, dire qu'on peut ignorer le président des Etats-Unis.
22:00En revanche, ce que l'on peut dire, c'est qu'on peut éviter de ne pas couvrir
22:06avec excès tous ces excès.
22:08Pas d'obsession.
22:09Ça va, vous êtes contente d'être en France, Shimamanda?
22:13Vous savez pourquoi je vous pose la question?
22:14Parce que vous êtes dure avec les Français dans votre livre.
22:20Elle va dire qu'elle est juste.
22:21Elle va dire qu'elle est juste.
22:23Vous parlez du mépris.
22:30Mais je ne sais pas si la littérature doit être juste.
22:32Je pense que la littérature doit être vraie.
22:35Et parfois, la vérité n'est pas vraie.
22:38Et parfois, être vrai, ce n'est pas être juste ou sympa.
22:41Mais ce que je pense, pas forcément à propos de la France,
22:46mais à propos de Paris, certainement, c'est qu'une vie qui a envie d'être aimée.
22:51Quand même, elle a une certaine idée d'elle-même.
22:53C'est Paris, certes, tout le monde adore Paris.
22:55C'est vrai que c'est un peu surprenant, parfois, de se dire
22:58il y a des gens qui n'aiment pas Paris, tel que mon personnage, en effet.
23:02Paris est un peu arrogante.
23:04En tout cas, votre personnage, je trouve ça.
23:07Mon personnage pense qu'en fait, Paris s'attend à vous charmer simplement
23:13parce qu'elle est Paris.
23:15Parfois, on peut être charmante, mais pas charmer tout le monde.
23:17Et la parole aux auditeurs pour finir.
23:19Merci, madame, de dire que nous devrions tous et toutes être féministes.
23:26Ça devrait être une simple évidence humaniste.
23:31J'ai aimé tous vos romans et aussi l'autre moitié du soleil.
23:34Je suis très heureuse d'entendre votre voix aujourd'hui.
23:38Et aussi, merci, merci, merci.
23:40Vous voyez vrai.
23:42Et enfin, génial, quel plaisir de vous accueillir, une autrice sublime.
23:49Voilà notre cadeau de la part des auditeurs de France Inter.
23:54Et on vous remercie infiniment d'avoir été à notre micro.
23:58Merci beaucoup, je suis très heureuse d'être ici.
24:00L'inventaire des rêves sera en librairie jeudi, publié par Gallimard.
24:07Merci, Hélène Joguet, pour la traduction simultanée.