En ce moment, Beyoncé est au centre d’un séminaire à l’École Normale Supérieure. Brut a interviewé Keivan Djavadzadeh, un des intervenants.
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00:00J'aime Beyoncé, mais je struggle avec Beyoncé.
00:30C'est fortifié comme elle s'est érigée au statut d'icône culturelle et on l'a fait en parlant de trois albums phares.
00:37Lorsque Beyoncé, elle, se déclare féministe en 2013,
00:40c'est alors l'une des seules figures médiatiques, en tout cas de cette envergure, à le faire.
00:46Et ça contribue aussi à changer un peu l'image du féminisme,
00:48qui à l'époque est très largement associé, disons, à la blanchité.
00:52Donc on s'imagine que le féminisme, il faut être une femme blanche qui a fait des études,
00:58qui a parfois peut-être aussi un certain niveau de revenus.
01:01Et donc ça change à partir de Beyoncé, où on se rend compte peut-être que,
01:04finalement, comme dirait Belle Hooks, le féminisme est pour tout le monde.
01:17C'est une adhésion au féminisme ou une identification au féminisme qui peut être contestée parfois.
01:21Dans une étude qui avait été faite sur l'appréciation par des adolescentes
01:26et des jeunes femmes africaines-américaines de Beyoncé,
01:29il y avait une phrase qui ressortait, c'était
01:32« I love Beyoncé but I struggle with Beyoncé ».
01:34Donc j'aime Beyoncé, mais en même temps, je peux avoir un peu de mal avec certains aspects de Beyoncé.
01:39Et c'est sans doute aussi ce qui fait sa puissance en termes d'identification.
01:45Les gens s'identifient à Beyoncé parce que c'est une figure imparfaite.
01:48C'est un féminisme qui, peut-être par certains moments, est moins exigeant que d'autres formes de féminisme.
01:55Et ce qu'une essayiste et journaliste africaine-américaine, Joanne Morgan, appelle le féminisme hip-hop,
02:01à savoir un mouvement féministe qui n'oppose pas, par exemple, la culture hip-hop et le féminisme,
02:07et qui essaie de proposer d'autres modèles d'identification, y compris des modèles d'identification imparfaits.
02:13Et c'est sans doute en ça que Beyoncé est une figure à laquelle on ne peut plus s'identifier
02:17que d'autres grandes figures féministes, des universitaires, des militantes.
02:21Selon une blague bien connue à l'époque, l'Amérique découvre que Beyoncé est noire.
02:25Et donc, évidemment, elle se sent concernée par ce nouveau mouvement social qu'il y a déjà quelques années,
02:30qui prend de l'ampleur aux Etats-Unis, Black Lives Matter.
02:37Paradoxalement, c'est sous la présidence de Barack Obama que la question des violences policières,
02:42du racisme systémique est revenue au premier plan.
02:44Et donc, on a un mouvement social très important.
02:46On attend d'elle qu'elle prenne position.
02:48Et Beyoncé, d'une certaine façon, ne va pas avoir besoin de lui dire, elle va anticiper.
02:52En sortant un album qui est extrêmement politique, elle va visibiliser cette question,
02:57alors que ce soit dans l'iconographie, avec effectivement des hommages au Black Panther Party,
03:01que ce soit dans des prestations scéniques où elle lève le poing,
03:04que ce soit dans des clips, notamment dans le film Lemonade,
03:07où elle fait venir les mères de Beyoncé,
03:10et où elle fait venir les mères de Beyoncé,
03:13où elle fait venir les mères de personnes noires qui sont mortes,
03:18soit d'armes à feu, décédées, en tout cas de violences policières.
03:22Et donc, Beyoncé va contribuer aussi à le faire peut-être exister dans l'espace médiatique.
03:27Ce n'est pas une pionnière si on prend le mouvement Black Lives Matter
03:29qui se développe avant, évidemment avant Lemonade,
03:32mais c'est l'une des premières, en tout cas à ce niveau de célébrité,
03:37à prendre position et à le faire de manière aussi explicite.
03:40Mais Beyoncé, c'est vraiment une icône qui jusque-là a été perçue comme peut-être un peu plus lisse,
03:45ou en tout cas qui allait moins prendre position.
03:48Et donc, c'est ça aussi qui change.
03:49C'est à partir du moment où des personnes dont on attend moins
03:52qu'elles prennent position sur des sujets poétiques le font,
03:54ça montre qu'il y a des lignes qui sont en train de bouger.
04:00Beyoncé, est-ce que ce qu'elle fait, c'est du rap, du R'n'B ?
04:04Est-ce que c'est de la pop ?
04:05C'est sans doute un peu tout ça à la fois.
04:07Et ça se retrouve dans son dernier album, Renaissance,
04:11qui est un hommage aux différentes esthétiques musicales noires américaines,
04:16notamment en passant par la house, par la disco,
04:18y compris des genres musicaux qui ont pu être appropriés par la suite
04:21par des artistes blanches et blancs.
04:23Et donc, peut-être faire oublier un petit peu le fait que ce sont des musiques aussi noires à l'origine.
04:32C'est l'une des très rares figures noires à être aussi célèbre,
04:36à avoir un succès aussi important.
04:38En France, on n'a pas cette figure, on n'a pas une Beyoncé en France.
04:42Et il suffit de penser au traitement que reçoit Aya Nakamura,
04:46soit à son traitement, soit à l'absence peut-être d'intérêt des médias généralistes pour Aya Nakamura,
04:52pour mesurer aussi peut-être le chemin qu'il reste à parcourir en France sur ces questions.