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Sa société a fait faillite, il a perdu son logement, il a connu la précarité… Ces expériences, il en a fait une force. Pour Brut, le comédien et réalisateur Bouli Lanners raconte comment il a surmonté l'échec.

Bouli Lanners est à l'affiche du film "Cette musique ne joue pour personne" de Samuel Benchetrit, actuellement au cinéma.
Transcription
00:00Je fais mes courses et je croise une copine qui me dit
00:02« Hey, je t'ai vue à la télé hier dans un film ! »
00:05Alors que je suis un peu…
00:07Et elle me fait « Qu'est-ce que t'es mauvais ? »
00:10Putain, ça m'a flingué.
00:12Et puis je me suis dit « Mais putain, elle a raison, je joue comme une clinche, quoi ! »
00:15C'est quoi l'échec pour vous ?
00:19C'est un truc qui aurait pu me tuer
00:22et c'est un truc qui a fait que j'ai pu rebondir, voilà.
00:27Je pense que c'est grâce aux échecs que j'ai pu avancer dans la vie.
00:32Mais on paye quand même cash, quoi.
00:34Je veux dire, on ne vit pas l'échec comme ça
00:37en disant « Ouais, c'est cool, c'est un échec. »
00:39Non, non, après, ça peut vous faire plonger,
00:42mais moi, ça m'a fait rebondir.
00:43Il y a eu plusieurs échecs qui sont arrivés en même temps,
00:45mais les premiers échecs, c'est…
00:48Je faisais de la compétition en natation
00:49parce que mon père avait créé un club de natation
00:52et j'étais le moins bon de l'équipe des bons.
00:55Donc, j'étais toujours en échec
00:58par rapport aux performances qui étaient demandées.
01:01Et en parallèle, à l'école, je ratais.
01:03Donc voilà, l'échec a fait partie dès le début de mon existence.
01:05Après, il y a eu les échecs de ma vie d'adulte
01:08et ceux-là ont eu des répercussions beaucoup plus graves.
01:12Ça m'a foutu dans la merde pendant des années.
01:16J'ai quand même galéré pendant plus de 25 ans
01:19avec des périodes vraiment de grande, grande, grande pauvreté.
01:22Vraiment de mise à l'écart, pratiquement, d'un point de vue sociétal.
01:26Donc, ça aurait pu me foutre vraiment dans la merde
01:27parce que j'étais borderline à ce moment-là.
01:29J'ai une société à l'époque.
01:31Je fais un peu tous les boulots sur les tournages.
01:33Je suis régisseur et tout.
01:34Donc, j'ai une société, je suis indépendant.
01:36Puis, je travaille pour des pubs.
01:37Et puis, les sociétés font faillite et du coup, je fais faillite aussi.
01:40Donc, je me retrouve avec rien, pas de chômage, que dalle.
01:42Et puis, alors là, on est dans un film des frères Dardenne.
01:46On est dans un truc…
01:47Il y a un glissement comme ça qui se fait
01:49et la paupérisation arrive petit à petit
01:51sans qu'on ne s'en rende vraiment compte.
01:52Et puis, la pauvreté, la paupérisation
01:55vous amène à tout à coup décrocher socialement
01:58parce que vous vous sentez coupable,
02:00parce que simplement, vous ne vous raccrochez pas
02:03aux trains qui avancent.
02:05Vous n'avez plus 20 ans, vous avez 30 balais.
02:07Ça ne marche toujours pas.
02:08Tout le monde se marie, tout le monde fait des gosses,
02:10achète une maison à crédit, d'accord,
02:11mais achète quand même une maison, donc un plan de vie.
02:13Et vous, vous n'avez que dalle, quoi.
02:15Rien du tout, pas d'argent, pas de rentrée, rien de…
02:17Et donc, du coup, on décroche parce que tout devient impossible.
02:19Même téléphoner devient impossible
02:21parce que ça coûte cher.
02:22À l'époque, il n'y avait pas encore de GSM.
02:23C'était des cartes qu'il fallait appeler.
02:25L'essence, il faut la mettre.
02:27On ne passe plus le contrôle technique avec sa bagnole.
02:29On l'a surplus.
02:29Donc, on rentre dans un système de marginalisation.
02:33Et comment vous vous en êtes sorti ?
02:36À la mort de mon père.
02:37Mon père ne m'a jamais connu que dans la louse
02:40parce que j'étais vraiment dans la merde quand il est mort.
02:41Donc, moi, j'ai gardé une blessure liée à ce truc-là.
02:46Mais ça m'a permis de rebondir.
02:47À partir de là, il y a eu un déclic.
02:48Je me suis dit bon, maintenant, c'est fini.
02:50Et donc, je me suis servi de tous mes échecs
02:52pour ne pas reproduire ce que j'ai reproduit.
02:54Et puis, à partir de là, j'ai commencé à me sortir de ce merdique.
02:56C'est-à-dire que j'ai fait un premier film
03:01en trouvant de l'argent,
03:03ce qu'on appelait des souscriptions à l'époque.
03:06J'ai joué dans des...
03:07Enfin, j'ai mis en place les choses que j'attendais
03:10qui ne venaient pas en recommençant à zéro.
03:13Et en me faisant aider, j'ai été demander de l'argent
03:15à des amis qui m'ont prêté de l'argent.
03:17Ça m'a permis de m'en sortir petit à petit
03:19et de retrouver un logement aussi,
03:22d'avoir une adresse, d'avoir un numéro de téléphone,
03:24d'avoir simplement un compte en banque,
03:25d'avoir toutes les choses qui permettent de vivre normalement,
03:27sans lesquelles c'est impossible de vivre.
03:29Est-ce que ça a été difficile d'accéder au métier de comédien ?
03:33Ben non, en fait, moi, ma grande chance,
03:36c'est que j'étais gros.
03:38Je suis toujours gros, mais j'étais beaucoup plus gros avant.
03:41Et je travaillais sur des émissions qui s'appelaient les Schnulls.
03:45C'était un truc qui se passait sur Canal+, Belgique.
03:47Mais en fait, moi, j'étais le décorateur, l'accessoiriste,
03:50le régisseur de l'émission.
03:51Mais comme il fallait un petit gros tout le temps,
03:53qu'à l'époque, il y avait beaucoup moins de gros,
03:55c'était plus rare les gros à l'époque qu'aujourd'hui,
03:57on me prenait.
03:58Et moi, comme j'étais un peu cabot, j'y allais.
04:01Et puis comme ça, on me reconnaissait dans la rue et tout.
04:03Et puis comme ça, de fil en aiguille, on m'a proposé un rôle.
04:06Mais je jouais mal.
04:08En fait, j'ai compris, on me reprend parce que je suis gros,
04:11parce qu'il n'y a pas de gros sur le marché.
04:13Donc à partir de là, j'ai commencé à bosser.
04:15Et si je me suis tatoué, c'est aussi parce que je n'aime pas mon corps.
04:17Maintenant, je peux me mettre torse nu, je ne suis jamais torse nu.
04:19J'aurais dû me faire tatouer une chemise, en fait, tout simplement,
04:22et un short.
04:23Je n'aurais jamais été à poil, je me serais toujours...
04:25J'aurais dû me faire une belle chemise à lignes qui amincit,
04:28tu vois, les lignes verticales.
04:30Et en tant que réalisateur,
04:31est-ce que vous avez été confronté à des échecs ?
04:34On a mis sur pied, avec mon ami Gérard,
04:35un festival qui s'appelait dans un premier temps
04:37le festival du film lourd et d'essai,
04:40où on prenait des films d'art et d'essai,
04:42tellement nazes que c'était drôle.
04:45On n'avait absolument aucune déontologie,
04:47on les recoupait et on les mettait bout à bout.
04:50Après, il y avait des films qui étaient faits par des prisonniers,
04:53par des gars des associations,
04:54il y avait des films d'entreprise,
04:56on taillait dedans,
04:57on gardait vraiment ce qu'il y avait de pire
04:59et on faisait une programmation de films de dix minutes
05:02qui suivait, comme ça, ça faisait une heure et demie.
05:04Et c'était un mourir de rire.
05:06Et puis, une année, il n'y a pas eu assez de films,
05:08et donc j'en ai fait un.
05:09Donc, mon premier film était un film raté, mais voulu.
05:12Je me suis dit, tiens, c'est marrant parce que l'échec
05:14peut devenir un truc qui réussit super bien.
05:16Et c'est comme ça que j'ai fait mon premier vrai court-métrage après,
05:19puis que j'ai rencontré un producteur qui m'a dit,
05:20mais ça, il faut le gonfler en 35.
05:23On a été à Clermont-Ferrand Compète International,
05:26on a appris, on a fait le tour du monde,
05:27et puis là, il m'a dit, maintenant, il faut faire un vrai court-métrage,
05:29et puis après, il m'a dit, il faut faire un long-métrage.
05:31Donc, ma carrière de réalisateur, elle vient d'un truc d'échec.
05:34Je ne peux pas dire que l'échec ne m'impacte pas.
05:36Évidemment, ça me blesse.
05:37Même une mauvaise critique, ça me blesse.
05:39Je fais le mariole, mais tout me blesse.
05:44Je me blinde, là.
05:45Mais tout me blesse parce que je mets du cœur à faire les choses.
05:49Un des seuls échecs que je n'ai pas connu en vie,
05:51c'est d'avoir vraiment raté un film.
05:54Mais je sais que ça arrivera parce que tout le monde a raté un film.
05:56Tout le monde a sorti une bouse à un moment donné.
05:57Donc, soit j'arrête avant de sortir ma bouse,
06:00soit je me prépare déjà à ce que le prochain soit peut-être une vraie merde
06:03parce que même les mecs les plus talentueux ont tous sorti une grosse merde.

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