De nombreuses femmes racontent le viol qu'elles ont subi avec le hashtag #JeSuisUneVictime. 20 ans après avoir été violée, Giulia Foïs partage son histoire.
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00:00J'ai eu de la chance, alors avec un peu d'ironie et pas mal de guillemets quand même parce que je m'en serais bien passée,
00:06mais disons que j'ai eu de la chance parce que j'ai eu le bon viol.
00:09En fait ce que je veux dire c'est que le viol c'est hallucinant à quel point on sait tous au fond que le viol se pratique partout,
00:17à tous les étages de la société, tout le temps et depuis la nuit des temps.
00:20Et en même temps comme on refuse de le penser, comme on refuse de l'admettre,
00:24parce que ça fait appel à des terreurs tellement enfouies qu'on se dit qu'on vit mieux en mettant un couvercle dessus,
00:32ce qui est totalement faux parce que le déni n'a jamais sauvé personne, au contraire ça flingue le déni.
00:36Mais bref, on est dans un impensé total et dans cet impensé il y a, parce que depuis 50 ans,
00:45il y a le travail des féministes de génération après génération,
00:48elles ont fini par ouvrir une petite fenêtre, la petite fenêtre de l'envisageable et du concevable,
00:53c'est le viol qui est commis de nuit sur un parking avec une arme.
00:59Et là on se dit que oui, peut-être, éventuellement ça a pu se produire.
01:05Moi j'ai subi ce type de viol là.
01:08En réalité il est ultra minoritaire, c'est 1 sur 10.
01:11L'écrasante majorité des victimes connaissent l'homme qui les viole.
01:15Moi je suis tombée dans cette case là.
01:17Donc c'était plus facile à dire parce que je savais que ça allait être plus facile à entendre.
01:22Ça n'a pas empêché qu'il soit acquitté à l'arrivée.
01:25Ça n'a pas empêché que j'en prenne plein la gueule.
01:30Mais enfin, j'ai pu quand même en parler, j'ai pu porter plainte,
01:36c'est-à-dire dire à la société et dire devant lui,
01:39j'ai été violée et on n'a pas le droit de me faire ça.
01:42Et c'est fondamental pour l'après, pour se reconstruire après.
01:46J'ai pu dire, j'ai pu me remettre debout.
01:50J'ai eu mauvais violeur en revanche.
01:52Je ne compte pas le nombre de fois où on m'a demandé si l'individu était de type maghrébin.
01:57Alors non, non.
01:59Et puis il était père de famille et puis il payait ses impôts.
02:02Ça je l'ai entendu comme argument.
02:04Le fait qu'il paye ses impôts le rendrait inapte à violer.
02:08Et puis il était père de famille et puis il était entraîneur d'une équipe de foot.
02:11Enfin tout ça en faisait un comme nous.
02:14Et donc lui non, c'était intolérable.
02:16Il ne pouvait pas avoir violé et donc on l'a répété en cour d'assises.
02:19Il n'y avait pas le profil du violeur.
02:21La réalité c'est qu'il n'y a pas de profil de violeur.
02:23Puisqu'en fait on viole dans tous les milieux et à tous les âges.
02:28Puisque c'est un système tout entier qui est en cause et qui autorise le viol.
02:33Voir qui à sa face des gars l'encourage.
02:35Je suis une mauvaise victime parce que ça ne se voit pas sur moi.
02:40Parce que je ne correspond pas à l'idée qu'on s'en fait.
02:42Parce que je ne suis pas à terre.
02:44Parce que extérieurement je ne porte pas la marque de la souillure ou de la faute si vous voulez.
02:50Et parce que j'ai décidé de vivre malgré tout.
02:52J'ai tout fait pour que ça ne se voit pas.
02:56J'ai eu un premier cercle qui était merveilleux.
02:58Mes parents, mes soeurs, mes amis qui m'ont cru, qui m'ont entendu, qui m'ont soutenu.
03:02Mais dès qu'on sortait de ce premier cercle j'en prenais plein la gueule.
03:04Donc j'ai fait en sorte que ça ne se voit pas.
03:06Et puis je croyais naïvement que j'allais pouvoir limiter l'impact du viol.
03:10C'est à dire que je me disais il m'a eu 1h40.
03:13Il n'y aura rien de plus.
03:15Je vais reprendre ma vie exactement comme avant.
03:17La vérité est un peu plus compliquée que ça.
03:20On a un petit peu plus de mal avant de pouvoir marcher tout droit.
03:24Mais donc je ne voulais pas que ça se voit pour toutes ces raisons là.
03:28Et en fait on me l'a reproché.
03:30En cours d'assises le procureur a dû se lever à un moment donné pour dire
03:33on ne peut pas lui en vouloir d'avoir voulu sauver sa peau cette nuit là.
03:36Et on ne peut pas lui en vouloir aujourd'hui de vouloir aller bien.
03:39C'est à dire que quand on est victime, si vous voulez être reconnu comme tel,
03:44alors il faut payer un tribut.
03:47Et ça n'est pas qu'imagé.
03:49Jusqu'au 19ème siècle les victimes ont été punies autant que leurs violeurs.
03:53Aujourd'hui dans le monde ça existe encore.
03:55Les femmes qu'on lapide ou qu'on passe au vitriol parce qu'elles ont été violées.
03:59Donc d'une certaine manière comme dans l'esprit,
04:03dans la mémoire collective, dans l'inconscient collectif,
04:06la culpabilité est partagée, il va falloir qu'on paye comme lui.
04:10La réalité c'est qu'eux ne payent pas en général
04:13puisque en France 1% des viols seulement débouchent sur une condamnation.
04:16Par contre nous il faut qu'on paye.
04:18Nous il faut qu'on paye et donc il faut que ça se voit.
04:20Et le prix à payer c'est celui d'une vie à moitié.
04:22Et moi j'ai refusé ça.
04:24J'ai refusé et c'est l'une des raisons pour lesquelles le procès a débouché sur un acquittement.
04:30Juste après le viol j'ai eu un réflexe que toutes les victimes ont.
04:35C'est celui de me laver.
04:37Je voulais enlever toutes les traces de lui sur moi.
04:40Je voulais enlever cette odeur.
04:41Je voulais enlever ce que je sentais de lui encore sur ma peau
04:44et que je ne supportais pas évidemment.
04:46Donc je me suis précipité pour prendre un bain.
04:49Et je me souviens très bien d'ailleurs que c'était des choses qu'on voyait à l'époque
04:54et qu'on voit encore dans des téléfilms.
04:56Il y a une espèce de séquence obligée où la victime se lave.
04:58Ce qu'on raconte pas après c'est que du coup elle enlève les preuves ADN,
05:03d'éventuelles preuves ADN.
05:04Peut-être qu'il n'y en avait pas mais peut-être qu'il y en avait.
05:07Donc faisant ça, j'ai tout nettoyé et en fait je voulais effacer le souvenir de lui sur moi.
05:16Je voulais effacer le viol.
05:18Je ne me rendais pas compte que j'étais en train d'effacer les preuves.
05:34Les femmes sont bel et bien décidées à l'ouvrir, à l'ouvrir pour de bon.
05:38Et je crois qu'aujourd'hui on est arrivé à un point où plus rien ne nous fera taire, plus rien.
05:43Mais encore une fois c'est bon pour tout le monde.
05:45Parce qu'une société qui met un couvercle sur ce qui déconne chez elle,
05:49c'est une société qui se fige, c'est une société qui ne peut pas avancer,
05:52c'est une société qui se sclérose.
05:53Et on a besoin de mobilité, on a besoin de discussion,
05:56même si ça fait mal, même si ça cogne,
05:59on a besoin de soulever le couvercle, de regarder les choses en face et d'en parler.
06:04Donc peut-être que le moment est venu de passer à l'étape d'après,
06:07de mieux nommer les choses et de parler de violences masculines.
06:10Alors j'entends déjà tout le monde hurler en disant
06:13« oui mais tous les hommes ne violent pas ».
06:15Alors je veux bien applaudir les hommes qui ne violent pas,
06:18c'est juste la normalité en fait de ne pas violer.
06:20C'est ce fameux hashtag, vous savez, à chaque fois qu'on dénonce,
06:25C'est ce fameux hashtag, vous savez, à chaque fois qu'on dénonce
06:30des violences sexuelles, on a un hashtag qui arrive qui est le « not all men ».
06:34Tous les hommes ne le font pas.
06:37Mais encore heureux ! Encore heureux !
06:39Et encore une fois, on ne va pas les féliciter pour ça.
06:42On ne va pas les féliciter pour ne pas violer, pour ne pas frapper,
06:45pour ne pas harceler, pour ne pas agresser.
06:47C'est une perte de temps gigantesque.
06:50Si à chaque fois qu'on parle de viol, il faut échanger même trois tweets,
06:55ou occuper même une minute de temps d'antenne pour rappeler que non,
06:58tous les hommes ne violent pas, on perd un temps fou.
07:00On le sait, tous les hommes ne violent pas, tous les hommes ne harcèlent pas,
07:04tous les hommes ne battent pas leurs femmes, on le sait.
07:06Est-ce qu'une fois que c'est dit, on peut s'intéresser à ceux qui le font
07:09et voir comment on peut faire en sorte qu'ils ne le fassent plus.
07:13La parole elle s'est déjà libérée, ça fait des années qu'on parle.
07:16C'est juste qu'on ne veut pas nous entendre.
07:18L'enjeu, il n'est pas dans qui parle, il est dans qui entend.
07:22Est-ce qu'on va enfin se déboucher les oreilles ?
07:24Qu'est-ce qu'on va faire de ces paroles, de ces témoignages, de ces récits ?
07:28Qu'est-ce qu'on en fait ?
07:29Il y a beaucoup de choses à faire, mais pas très compliquées.
07:32Reste à savoir quand est-ce qu'on les fait, quand est-ce qu'on passe la seconde.
07:36Je parle de formation des flics, je parle de formation des médecins,
07:39je parle de formation des juges, je parle de crédits alloués
07:42à des associations de lutte contre les violences faites aux femmes.
07:47Ce n'est pas très compliqué en fait.
07:49Donc quand est-ce qu'on le fait ?